...LE RESTE...

...Ceci est un laboratoire...

dimanche 4 juin 2006

On avance...

airbus

..Mais avancez!
Je veux bien moi, avancer, comme vous dites, mais c'est impossible, au moins pour le moment, à cause des gens devant, des gens qui prennent leur temps et n'avancent pas, et voilà la raison pour laquelle nous restons là, immobiles, voilà la raison pour laquelle nous n'avançons pas.
Vous ne pouvez pas leur dire d'avancer?
Je peux tout à fait leur dire d'avancer si c'est que vous voulez.
C'est ce que je veux en effet parce que j'ai une correspondance et je suppose que les gens qui devant vous n'avancent pas, ces gens-là n'ont pas correspondance. Et ce n'est pas eux qui me rembourseront si je manque ma correspondance.
Je leur ai dit. Je viens même de le leur redire.
Et alors?
Alors ils m'ont répondu que ça bloquait devant eux.
C'est leur excuse? C'est ça leur excuse? Que ça bloque devant? Ils se foutent du monde!
C'est leur réponse. Je n'y peux rien, vous non plus et, s'ils disent la vérité, et pourquoi mentiraient-ils, alors eux non plus n'y peuvent rien. Ne vous inquiétez pas on finira bien par avancer. Personne ne reste dans un avion.
On est bien avancé! Quel emmerdement! Bon sang, personne ne peut rien faire? Où sont les hôtesses? Où est ce foutu équipage? AVANCEZ!
Ne criez pas ça ne sert à rien. Puisque je vous explique que les gens sont bloqués. Ils font comme ils peuvent mais ils sont bloqués. Si on n'avance pas c'est qu'il y a une raison.
Une raison? Pfff. S'il y avait une raison on le saurait, on nous l'aurait dit, quelqu'un, je ne sais pas, le commandant de bord aurait fait une annonce, il nous aurait dit: on n'avance pas. Et voilà.
Mais on avance un peu quand même, non?
Vous êtes optimiste monsieur! J'ai fait trois pas, je les ai comptés. Trois pas! Rendez-vous compte: un, deux, trois. En dix minutes! Trois pas. Et ma valise est lourde.
Posez-là.
Non. Je veux qu'elle tire mon bras. Je veux qu'elle le tire tant de son poids si lourd que mon bras en sera tout ankylosé, et lorsque je descendrais de cet avion je vais montrer mon bras au premier responsable venu, si j'ai la chance d'en trouver un, ce qui, pardonnez-moi, est comme trouver un poil de cul dans la bouche d'un canard, mais bref, si j'en trouve un de responsable, je lui ferais porter ma valise pendant que je lui montrerais mon bras ankylosé et mes doigts blancs à force que le sang ne les irrigue plus, mes doigts déformés, alors que je suis pianiste! Je suis pianiste et il le saura parce que je lui dirais en lui demandant de me dire pourquoi ça n'avançait pas alors qu'il n'y avait pas de raison que ça n'avance pas, bon sang! non, aucune raison sinon on l'aurait dit et personne ne dit rien dans cette cabine, personne, les gens ne bougent pas.. si..ah si! ils avancent un peu, vous faites trois pas avec eux, en dix minutes. Dix minutes! C'est absurde!!

Moi Monsieur j'ai attendu une fois plus d'une heure dans un avion sans avancer. On nous a dit plus tard que l'avion avait de l'avance et que rien n'était prêt à l'aéroport, que personne ne s'attendait à cela, à cette avance. Alors on attendait, mais on ne savait pas, alors on attendait debout, sans avancer alors qu'on en avait de l'avance, tout cela pendant une heure.
Vous ne me rassurez pas.
Je suis derrière vous. J'attends aussi. Je ne peux pas vous rassurer. Je vous dit juste que ça ne sert à rien de crier et de râler. Quand cet épisode est arrivé, quand j'ai attendu une heure sans avancer, des gens se sont mis à crier au bout de 15 minutes, mais ça n'a servi à rien; des gens se sont battus aussi, vous comprenez à cause de l'énervement, du fait qu'on avancait pas, mais là non plus, ça n'a servi à rien, juste à leur faire mal, et aussi à nous embêter parce qu'ils se donnaient des coups de sac et que nous en recevions aussi de leurs coups. Je vous dis Monsieur, le mieux est d'attendre. Ca finira bien par avancer, croyez-moi. L'autre Monsieur a raison: personne ne reste dans un avion.
J'espère que vous avez raison. Mais je vais me plaindre. C'est scandaleux, c'est honteux de laisser les gens debouts comme ça. Ca n'avance à rien. Il aurait mieux fallu nous dire de rester assis.
Vous pouvez vous assoir, si vous voulez.
Non. Je suis resté assis pendant plus de 10 heures, je ne vais pas me rassoir maintenant, ce serait idiot, je veux juste avancer.
On avancera.
Si on pouvait le faire maintenant ce serait mieux.
On avancera.
Je vous crois. Vous avez de l'expérience. Une heure sans avancer c'est quelque chose!
Je vous remercie. C'était quelque chose en effet. Quand j'y pense.
Pour moi c'est impensable. Une heure! C'est le temps que durent mes concerts.

Ca bouge!
Ca bouge?
Ca bouge!
On avance?
Oui, je crois bien qu'on avance.
Enfin!

Ah, non. C'était une erreur. C'est une dame qui s'est évanouie.
Comment cela évanouie?
Hypoglycémie me dit-on. Comment ca va vous? Comment ca va derrière?
Hypoglycémie? Et personne ne fait rien?
On ne peut pas avancer. Si on pouvait on ferait quelque chose. D'ailleurs ce serait bien qu'on essaye de faire quelque chose parce que, j'y pense maintenant, cette femme va nous bloquer ensuite et nous empêchera d'avancer quand on pourra avancer et qu'il s'agira d'avancer. Elle nous bloquera. On ne pourra pas avancer.

Y'aura qu'à lui passer par dessus. C'est ce qu'on avait fait quand on a attendu une heure sans avancer. Un monsieur a fait un malaise au bout de trois quarts d'heure. On lui a marché par dessus en sortant. Il fallait qu'on avance. Moi ça me faisait un peu mal de marcher par dessus ce monsieur par terre, mais il fallait bien qu'on avance sinon on aurait encore attendu sans avancer et peut-être que d'autres gens auraient eu des malaises. Heureusement le monsieur n'y est pas resté. Personne ne reste dans un avion.
C'est vous qui le dites. Moi j'en connais des gens qui y sont restés dans un avion, qui y sont morts.
...

Hey! Pssst. Pssst.
Oui, quoi?
Vous savez pourquoi on avance pas?
Je ne sais pas. Prenez du recul. Il y a des jours comme cela où rien n'avance.

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mercredi 31 mai 2006

Da Vinci Code

Le code de Vinci est partout. Cette histoire est aussi vraie que celle qui suit.

Un train. Un compartiment. Trois passagers.

- Bonjour monsieur, vous avez l'heure s'il vous plaît?
- Oui. C'est l'heure de dormir.
- Ah? je ne savais pas.

- Monsieur, pardon, l'autre monsieur me dit qu'il est l'heure de dormir, et pour vous?
- Il est l'heure qu'il était tout à l'heure plus deux, non, attendez, plus trois minutes.
- C'est à dire?
- C'est à dire que vous me cassez les pieds. Vous n'avez qu'à vous acheter une montre. C'est un comble cela, les gens qui voyagent sans montre.
- Ah? je l'ignorais. J'ai perdu ma montre. On me l'a volée.
- Et alors? Vous croyez que ça m'intéresse?
- Non. Mais c'est la raison pour laquelle je vous demande l'heure.
- Je vous l'ai donnée bon sang. Il est l'heure qu'il était tout à l'heure plus...
- Je sais.
- Si vous pensez que je ne vous ai pas entendu parcourir le train de long en large en demandant l'heure à tout bout de champ, c'est que vous êtes un idiot.
- C'est possible. Mais personne ne me donne l'heure, et j'ai perdu ma montre, et vraiment je ne vois pas en quoi c'est un embêtement, je demande l'heure, rien d'autre.
- Vous êtes un phénomène.
- Je ne sais pas. Je suis un phénomène qui ignore l'heure.
- Inventez là.
- Mais pourquoi?
- Pour la savoir.
- C'est que...
- Je crois que vous ne savez pas vraiment ce que vous voulez monsieur. Vous faites quoi dans la vie?
- Je suis le pape.
- Vous êtes le pape!
- Non, je suis le pape.
- J'ai bien compris. Je suis étonné, très étonné. Vous êtes le pape!
- Non, non. Je suis le pape. Je marche avec lui, si vous préférez.
- Je ne préfère rien. Vous êtes le pape ou pas?
- Je suis le pape. Je ne suis pas le pape.
- Il faudrait savoir!
- Vous avez l'heure?

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mardi 30 mai 2006

Il faut la poster...

Tu vas te souvenir, hein? Il faut poster cette lettre.
Je raccroche.

Les taxis vont et viennent à la gare du nord. Des passagers en sortent, d'autres y entrent, pressés, visages ouverts ou fermés, manteaux sur l'épaule, bagages à la main.
Je déjeune à une brasserie. Je ne sais pas pourquoi j'aime les ambiances dans les gares le midi, en toutes saisons. J'aime être dans un lieu qui est un lieu de transition, de passage, où l'on ne reste pas, où l'on ne reste jamais.
C'est l'été. Le 21 Juin. Il fait chaud et beau. Les vacances approchent. Les miennes ont commencé depuis un mois. J'ai quitté un pays, une université, sur un coup de tête. Depuis je vais de gare en gare, en sortant de chez moi le matin à 8h00 précises. Je ne vais pas dans les musées, mes musées favoris, Picasso, Jeu de Paume. Je ne vais pas dans les parcs, ni le Luxembourg, ni Montsouris. Je ne traîne pas dans les rues du 15ème arrondissement, je ne prends pas les bus au hasard jusqu'au terminus. Je travaille moins, je n'en ai pas besoin de toute façon. Je pourrais mais j'ai décroché tous les téléphones du grand appartement, tous sauf mon portable où mon père laisse le même message chaque jour, à midi pile: tu vas te souvenir, hein? Il faut poster cette lettre.

Elle est dans ma poche. Timbrée. Prête. Je ne l'ai pas ouverte. Elle est destinée à une inconnue qui habite en Autriche. Elle pourrait vivre ailleurs, ce serait pareil. J'imagine que mon père s'est entichée d'une nouvelle poule. Il a dû larguer la précédente, comment se prénommait-elle déjà? Louise, Louison? Elle se prenait pour une actrice. Elle avait quelques années de plus que moi, mais 'elle en a déroulé du câble' comme disait mon frère aîné. Lui non plus ne travaille pas. Il est barman dans une boîte du 14ème. 'En attendant mieux', rigole t-il. 'Elle n'est pas très drôle notre vie Anne, hein?' commente t-il quand nous sommes assis à un café, lunettes de soleil au bord du nez, comme des voyeurs indécents et indécis, juste ennuyés, buvant lentement leur verre avant d'en commander un autre, de recroiser les jambes, les bras, et de fermer les yeux quand un rayon de soleil solitaire, un peu rebelle, fond sur eux. 

Il est midi deux ou trois. En face de moi un couple est assis. L'homme me tourne le dos, un pilier masque une partie de son corps. La femme me fait face bien qu'elle ne regarde jamais dans ma direction. Elle lit un journal, un quotidien anglais. L'homme, je crois le deviner, porte des lunettes. La femme aussi. Elle a une mise en pli un peu ramollie, une mise en pli comme on n'en fait plus, on a dû voir les dernières dans des films à la télévision. J'en déduis que le couple a la soixantaine, ou alors pas, ils aiment simplement avoir l'air de venir d'une autre époque, le milieu des années 80. Il y a une grande valise près d'eux sur laquelle son posées leurs vestes. Est-ce la première fois qu'ils viennent à Paris? Y viennent-ils au contraire souvent? Pourquoi Paris? Pourquoi pas? Rien n'indique qu'ils sont des touristes. Peut-être habitent-ils Paris et peut-être partent-ils en voyage en France ou ailleurs?

Au fond, il est très difficile de connaître les gens. Pour le faire il faut échanger avec eux. Leur apparence ne nous apprend rien ou si peu; parfois même elle nous trompe franchement car autour d'elle nous bâtissons des hypothèses que la vie ensuite ne cesse de brouiller, ne cesse de contredire. Nous projetons sur les gens des idées qui ne sont pas forcément les leurs. Peut-être que ce couple se fâcherait si je lui disais qu'il ressemble à l'idée que je me fais d'un couple d'Américains aisés, un peu âgés, accomplissant une tournée européenne, comme les vieilles stars d'Hollywood, comme on pouvait encore prendre le temps de le faire au début du siècle où les voyages étaient lents, comme les visites. Oui, si le couple se fâchait, il aurait raison. Rien sauf des préjugés ne nous permet de croire ce que l'on veut croire des gens qui vivent et avancent autour de nous.

Il n'est pas interdit cependant d'inventer. Entreprise certes un peu ridicule et faite pour ceux qui ont du loisir. Comme moi ce 21 Juin, à la gare du nord, en regardant un couple devant moi, un couple qui ne fait même pas attention à moi, qui ignore que je cherche à savoir qui il est, ce qu'il fait là, où il va, pour savoir, pour l'oublier ensuite.

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lundi 22 mai 2006

Grieve

Il regarde le ciel au dessus de lui.
Le ciel le noie.
Il est debout malgré tout, malgré la fatigue qui pèse sur ses épaules. Sa chemise est devenue trop grande. Son pantalon flotte sur les jambes amaigries. Ses mains n'ont pas de force, elles sont devenues si légères, pense t-il. Il les cache dans ses poches. Son coeur se remplit et se serre pour faire de l'espace. L'homme s'aperçoit combien sa respiration est devenue lente. Elle n'est pas apaisée. Quand il monte les escaliers son souffle est court, raréfié, comme dans un tuyau bouché.
L'homme touche ses bras. La peau est très blanche, des veines bleues courent dessous, une ligne interrompue. Il aimerait que la ligne devienne un mot, puis plusieurs mots, et enfin une phrase. Qu'aurait à dire son sang malade?

Devant le petit bureau de sa chambre, la fenêtre est ouverte. Elle fait entrer des poussières de chaleur. C'est là que la nature échoue, sur sa machine à écrire qui se tait maintenant. Fini le clicquetis du matin et du soir. L'homme aussi est silencieux. Les mots deviennent des étrangers pour lui. Avant il les aimait et lui l'aimaient également. Maintenant c'est fini. L'homme sait qu'il va viellir encore, et cette fois plus vite. Un jour il n'aura plus assez de force pour porter son corps. Un jour la mort viendra près de lui, elle lui parlera et ensuite elle partira, sans le prendre encore, en lui laissant ses peurs. Alors l'homme jettera ses livres, ses stylos, tout ce qui l'identifie aujourd'hui à un écrivain, et il s'endormira comme une ombre...

L'écrivain marche dans la villa, avance dans chaque pièce comme un visiteur, regarde les choses patiemment. Il entre dans la chambre de l'épouse. Il voit les vêtements posés sur le lit. Sa main s'arrête sur l'oreiller qu'il prend et porte à son visage. Il reste ainsi jusqu'à ce que, un moment, la tête lui tourne. Il s'assoit sur le bord du lit et repose l'oreiller. Il attend, les mains sur ses genoux, attend que le vertige passe.

Il descend l'escalier. Dans sa chambre une cigarette finit de se consumer. La fumée part dans l'air comme les signaux d'un message. La mort est une vieille chose, comme le temps, et l'écrivain pense qu'il n'est prêt à affronter ni l'une, ni l'autre.

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dimanche 21 mai 2006

Quand j'avais 13 ans je me voyais gagner un tournois du grand chelem.

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En finale mixte de Wimbledon mon adversaire est le Suédois Stefan Edberg. Il joue service/volée, comme moi. Mais tu peux aller te rhabiller Stefan Edberg; la ressemblance s'arrête là. Je te flanque un 6/0 6/0 6/0 en pleine vue. Standing ovation. God save me, et la fripée Queen peut aller se faire cuire un oeuf à Balmoral. Yes! Poing levé. Ô peuple d'Albion: Les Frenchies ne traversent jamais la Manche pour rien. Rappel: Guillaume, Cantona, etcaetera.

Le match entre dans les mémoires et les dictionnaires. Passings shots, lobs ajustés, David se débarasse encore de Goliath, PAN, smash, lift, et jeu, set et match. C'est moi sur mon carré de court, impeccable stratège je suis, Yoda n'a plus qu'à retourner à la maison de retraite, la force est de mon côté. Ace en pagaille. J'efface les lignes de service à force. Ma balle dévisserait la tête d'un missile. J'ai un poignet de fer, à la Pat Cash, et une intelligence du jeu égale à celle de Matts Wilander. Je joue les lignes, les coups décroisés, les amorties qui filent le cafard et donnent envie à Stefan Edberg de déclarer forfait.

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Je suis rapide et précise.
Elégant Stefan ne bouge pas. Il reste sur place. Sceptique. Un peu dégoûté quand même.

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samedi 20 mai 2006

Lounge

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Tu ne danses pas? Non, tu ne danses pas.
Tant pis.
Tu ne bois pas? Non, tu ne bois pas non plus.
Dommage.
C'est si bien ici. Les lumières pâles. La pièce est assez sombre, assez pleine aussi pour tout dire et tout faire. Pourquoi tu ne t'amuses pas? Pourquoi tu ne souris pas non plus?
Dis?
Tu veux essayer avec un slow?
Tu veux essayer avec une paille?

Il est joli ton collier.
Qui est honey?

Tu es. Les petits mots, les toutes petites chaussures, la très silencieuse musique qui glisse autour de ton long cou gracile et immobile -ah!oui!- tu es une statue qui statufie. Tu es. Merengue de la Dominicaine.
Mais tu me parles des plaines, des highlands, du brouillard où se cachent les meurtriers dans ton pays revolté, et aussi de ce long serpent de mer qui surgit et disparaît aussitôt. Tu as vu son reflet dans les éclaboussures jaillies de l'eau un matin d'hiver. Tu te tenais, dis-tu, penchée au balcon de ton château bombardé par le soleil de Janvier. Des rayons comme des cristaux tapaient contre les pierres à l'attaque des jointures centenaires pendant que, penchée, tu te demandais jusqu'où menait l'amour. C'est alors que tu as vu le monstre marin. Long. Large. Tes yeux en restaient ecarquillés. Bouche bée tu as regardé, le temps d'une seconde, cette ombre menacante élevée puis écrasée contre le lac plat et lisse. Dans les éclats d'eau, tu as vu dis-tu, le mystère de ton pays, le secret qui fait venir les touristes, un par un, deux par deux, trois par trois, et ainsi de suite. Cela t'a fait peur. Maintenant cela te fait rire. C'était sans doute une illusion créee par ton imagination, débordante ajoutes-tu, en refusant poliment le verre de whisky qu'on pose devant toi.
Très bien.

Il y a quelques années, dans les ruines d'une ancienne ville romaine, j'ai aussi vu un monstre. Très noir et très grand. C'était un homme. Il tenait dans une main un poulet aux plumes sombres, dans l'autre un couteau à la lame recourbée avec lequel il a tranché d'un coup sec la tête de l'animal. J'ai eu peur. Une peur terrible. Je me suis cachée derrière un mur. J'ai regardé encore un peu. Après avoir tué le poulet, l'homme a laissé le sang tomber sur son index et il a écrit un mot en arabe sur une pierre. Je pourrais t'écrire ce mot que j'ignore cependant. Mais je ne le ferais pas pour ne pas attirer sur nous le mauvais oeil, la mano negra. Ton petit collier, honey, nous sera alors de peu de secours si le mauvais sort tombe sur nous.

Il fait lourd dehors. C'est un signe que la pluie va venir. Les pluies d'été sont les meilleures. Chaudes. Longues. Les gouttes sont épaisses, franches à l'inverse des gouttes de pluie d'hiver, elles si petites, elles si insidieuses, comme des surveillantes de dortoir. Ca ne t'intéresse pas la pluie? A une époque j'en faisais collection dans des vieux pots de confitures. La pluie de Juillet 1985, celle de Novembre 1988 étaient mes préferées. Les pots de pluie étaient posés sur une étagère dans la cave. Dans ma chambre j'avais un cahier où je tenais, méticuleusement, le détail des meilleures pluies de ma vie. Les unes, je les avais simplement entendues dans la nuit tomber sur le toit, rouler dans la gouttière de la maison. Les autres, je les avais senties se renverser sur moi, mes vêtements, tout de la tête aux pieds quand je marchais dans la rue vers la plage. Pour chaque pluie j'avais un souvenir précis qui me venait à l'esprit sous la forme d'une image photographique, d'une musique, d'une odeur. Cette mémoire liquide était un trésor. Mon père a tout jeté un soir où l'ivresse lui faisait dire et faire des conneries.

Tu croises les bras. Tu fais la moue de celle qui se demande ce que veut bien lui dire celle qui lui parle.
C'est ton droit.

Quand tu avais 12 ans ou 13, peu importe me dis-tu, tu t'amusais à embrasser ton oreiller où se dessinait la tête de Pinocchio et de la fée bleue. Invariablement tu passais des lèvres de l'un à celles de l'autre. Finalement tu t'étais lassée de Pinocchio.

Pourquoi?
Tu n'aimes pas les mensonges?


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dimanche 14 mai 2006

2152 Central Avenue

lorna_simpson

Les nuages frisottent au-dessus de la mer. Les étoiles ne scintillent plus. La lumière remplit tout. Blanche et aveuglante. Elle entre dans les yeux. Elle chauffe la peau. Les rues sont vides, les gens encore endormis. Contre les trottoirs les pick ups sont garés derrière les chevrolet, les chrysler, les opel, les BMW, les limousines noires comme à l'abandon, les ford, les SUV aux jantes brillantes. Les villas sont muettes, les journaux gisent sur les porches, les chiens affamés courent derrière les camions poubelles, en vain. Les fantômes de la nuit sont partis. L'alcool fond dans tes veines, sous ta peau brune. Tu tangues en marchant pieds nus, tes sandales à la main, tu imites quelqu'un, je ne sais qui, je suis trop loin, à la traîne, la tête prise dans les vapeurs de la nuit, partie, moi aussi, échappée, en deuil de ces heures dérobées au temps des horloges, comme un songe, comme une parenthèse qui se referme ici et maintenant. Je laisse ta silhouette floue, ondulante comme un ruban, disparaître dans le blanc qui se referme sur toi. Tu laisses, en écho, un rire fin, aussi léger qu'un souffle, une cicatrice sur la nuque, tu laisses, une ligne de vie brisée, dans son coeur à lui une écorchure, tu laisses, les phrases arrimées à ma bouche comme ton corps à leurs corps, tu laisses, les mélopées lointaines et les rivages sages, les traces évanouies de ta jeunesse, tu laisses, les larmes sèches, les boucles de tes cheveux coupées au ciseau électrique, sous ce crâne nu un cri qui ne s'arrête pas. J'entends le froissement de ta robe de soie, encore, j'entends la musique de tes mots impossibles, toujours, les promesses que tu leur lances, et je vois ta danse solitaire, le tournis, le malaise, ton corps plié en deux, les crevasses fines sur tes lèvres, et j'entends les sirènes longues, et je vois, le rouge et le blanc dans la nuit en transparence. Tes bracelets quittent tes poignets, tombent sur le sol, à côté de ses larmes à lui, et il ne dit rien, il s'approche, il baisse les yeux, il reçoit tes coups, tes gifles, et il leur demande, à eux, de se taire, et il leur demande de te laisser partir.

[La photographie est de l'artiste Lorna Simpson.]

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samedi 13 mai 2006

Tennis Court

tennis_court

La nuit commence en France, dans une ville provinciale, dans la campagne loin de la mer, dans une grande maison, dans un lycée où les pas résonnent; la nuit commence sur les courts de tennis gelés en hiver, dans les gouttes de pluie prises sous la lumière jaune des lampadaires, dans les salles de cinéma où l'on s'enfonce pour oublier. La nuit est longue. Quand elle commence, je sais qu'elle va durer. Elle dure jusqu'à l'Allemagne. Elle dure à Paris. Elle imprime son rythme. Elle accompagne. Elle isole. Elle est dans les trajets en voiture jusqu'au lycée, dans les maux de ventre, dans les maux de tête. Elle est dans le ciel gris, dans l'ennui des paysages, dans la lourdeur des jours, dans l'indifférence des conversations, dans l'immobilité des gestes, dans le silence des corps. La nuit paralyse. Elle empêche de grandir. Elle retient. Elle apeure. Elle arrête le temps qui se construit. Les années passent. Elles se ressemblent. Elles fixent les mauvaises habitudes. Elles assèchent la vie. Elles aspirent, elles stérilisent. Elles me transforment en autre chose. Un mensonge. Un aveugle. Le vide des mois est pareil à une hypnose. Dans le vide il n'y a rien d'abord. C'est comme un deuil inconnu. Puis c'est le passage mécanique des semaines. C'est l'illusion que tout va bien puisque rien ne va vraiment mal. C'est le dégoût de soi qui s'installe dans le vide, qui le remplit. Le dégoût de soi qui mutile le corps, qui réduit et annule la chair, qui la marque et laisse des traces indélébiles. C'est la fatigue qui vient ensuite, qui coupe le désir, qui l'affaiblit, qui l'endort. C'est le retrait du monde seconde après seconde. C'est la nuit. C'est un vol. C'est une dépossession. 
Les livres font venir l'écriture, mais l'écriture ne reste pas. Longtemps l'écriture se refuse. Les livres demeurent. Ils ne sauvent pas. Ils ne guérissent pas. Ils sont là. Ils s'ajoutent. Ils sont les premières choses qu'on met dans les malles de voyage. Ils s'accumulent près du lit en tours instables. C'est le temps qui fait son oeuvre dans les plis de la vie, dans les plis de la nuit. Le temps s'allonge. Rien n'est bousculé pourtant, rien ne semble changer vraiment. Les modifications sont infimes et invisibles. Elles paraissent sans force tant elles sont petites. C'est un combat silencieux qui commence, qui se poursuit encore, c'est ma défense, c'est la colère qui surgit un jour, qui grandit depuis, qui est ma force, qui est brutale, qui m'échappe, qui s'allume, qui s'éteint avec et sans moi, avec ou sans moi.  L'écriture (re)part de là, elle s'y nourrit, elle y prend son allure, elle y réclame sa liberté.

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G.

Ton message ce soir.
Tu reviens à Bari.
Tu quittes New York.

Te souviens-tu de Magrelli?
Tu dormi accento a me cosi io mi inchino
E accostato al tuo viso prendo sonno
Come fa lo stoppino
da uno stoppino che gli passa il fuoco

Je ne peux plus lire les mails que je t'envoyais. Je les trouve si désespérés dans leur effort à l'originalité. Etre originale pour quêter une attention de ta part. En réponse j'avais ton silence dont je me suis bien contentée un moment. Ce n'est pas lui qui me chagrinait le plus (on peut se faire à ton silence, crois-moi) c'était l'indifférence polie qui le traversait souvent. 

Je ne peux plus lire mes mots. Comment pourrais-je te reprocher de ne les avoir pas lus. On peut étouffer quelqu'un avec des mots. Althusser a étouffé Franca comme cela. Elle est partie.

Ce que je déteste dans mes messages pour toi c'est la lourdeur, le côté pompeux, l'absence de distance, l'abus des points de suspensions, et encore, c'est peut-être pour eux que j'ai le plus de tendresse parce qu'ils portaient tout ce que je ne disais pas. Ce que je déteste dans ces 20 lettres de l'été dernier c'est une forme d'apitoiement sur soi, un chantage à la pitié que je mets en place parce que c'est la seule chose qu'il me restait, et c'est pathétique. C'est pathétique parce que ce sont des manières d'escroc.

Ce qui me fait un peu honte aujourd'hui c'est de me rendre compte avec peine que ton silence était de la gentillesse. Tu m'avais compris bien avant que je le fasse. Tu me montrais la fenêtre imaginaire, une porte de sortie digne, et moi je restais fixée sur ta main. Immobile, inventant des histoires.

Combien de fois ais-je lu tes réponses pour y voir ce qui n'y était pas?
A quel moment je me suis réveillée?
Quand avons nous commencé une vraie correspondance?
Peut-être ce jour où nous avons, à un océan d'écart, pris la même décision de bazarder un destin tout tracé pour explorer des routes non balisées.

Ce soir, en te lisant, j'ai repensé à cet autre soir.
Tout s'enfuit. J'ai oublié le son de ta voix qui pourtant m'avait marquée.
Je ne pourrais pas retrouver le restaurant.

Tu dis: i'd love to come and visit you!
Je pense: ?
C'est ton point d'exclammation qui appelle mon point d'interrogation.
! et ?
Voilà la typographie de nos échanges aujourd'hui.   

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jeudi 11 mai 2006

Dream Deferred

What happens to a dream deferred?
Langston Hugues

Je marche à Paris. Je n'ai pas mon sac à dos, ce vieux bag que j'ai depuis la fac. Je n'ai pas mon sac, ni les livres qu'il abrite, ni la trousse que j'avais achetée à 8 ans, à Sao Paulo, la trousse avec le drapeau américain. Je suis gênée à chaque fois que je sors cette trousse pour toutes les idées qu'elle peut donner de moi à cause du drapeau américain, je suis gênée d'être gênée, je suis gênée quand il faut prendre un stylo dans l'avion pour remplir une fiche de renseignements et que je sors cette trousse, et que je sors tous mes stylos aussi parce que je ne sais pas choisir ou si peu, ou si mal parfois. Ces stylos sont devenus le seul bien que j'emporte partout. Ils m'ont été offerts par ma mère; chaque année depuis mon inscription à l'université; chaque année pour chaque diplôme et après encore, pour les anniversaires, jusqu'à en avoir marre un jour, jusqu'à ce que ma mère me dise qu'elle doit arrêter de m'offrir la même chose. Mais c'est trop tard, j'ai pris la manie des stylos, comme j'avais pris la manie des montres. C'est le Parker 51 et le chronographe de mon oncle. Ce n'est pas la valeur qui me plaît, c'est l'usure, la marque du temps sur l'objet, je dis à ma mère un jour que je n'aime pas les choses neuves et que c'est pour cette raison que j'aime notre maison, parce qu'elle est vieille, parce qu'il y a toutes ces rides sur les murs et derrière elles toutes ces traces, tout ce poids du passé qui ancre, qui n'emprisonne pas mais qui protège, de l'oubli, du vide. C'est à cause de cette maison que les départs sont moins douloureux parce qu'il y a un endroit vers lequel je reviens, ce n'est plus l'appartement de ma grand-mère, ce n'est plus la maison de ma tante, c'est la maison de ma mère, celle qu'elle a cherché si longtemps, c'est la maison de mon adolescence, c'est la maison où j'écris. Matthieu dit 'ton écriture est comme cette maison, elle digresse'. C'est une écriture de la recherche. Matthieu dit 'c'est presque une écriture archéologique'. C'est aussi une écriture imprégnée d'autres écritures, c'est une écriture qui est reliée à certains auteurs, à Pavese en particulier, à Leduc, au baroque des sud américains. C'est une écriture parlée, pour reconcilier la parole et l'écrit.

Je me trompe en remplissant la fiche que m'a tendue une hôtesse, je rature, il ne faut pas raturer; il y a dans la vie administrative, dans les papiers qu'elle enfante, le mythe de la tromperie impossible: l'administration ne peut pas se tromper et on ne peut pas tromper l'administration, et je la commets pourtant cette tromperie, c'est un acte manqué peut-être, je me trompe sur mon lieu de naissance, et je ne sais pas où me mettre, ni comment je vais pouvoir demander une nouvelle fiche parce que je n'aime pas demander, ou plutôt je n'aime pas déranger, j'ai dû mal avec cette idée depuis que je suis petite. C'est étrange la façon dont se forment certaines angoisses comme celle là, la peur de déranger. Je ne sais pas d'où ça vient, pourquoi c'est encore si tenace. Quand l'hôtesse revient je dis que la pointe du stylo a glissé et ça ne veut rien dire sauf que je ne veux pas avouer que j'ai horreur de déranger alors j'invente une histoire, je dis que le stylo a glissé, et l'hôtesse dit que ce n'est pas grave, mais j'insiste, je lui explique que c'est difficile d'écrire dans une cabine d'avion, et puis ces fiches sont compliquées, alambiquées; c'est réduire une vie à un questionnaire, et quel questionnaire! 'avez vous été jugé à Nuremberg?' ou autre chose, de ce type, mis en forme par les services du département de l'immigration. La question est imprimée en petits caractères mais c'est une immense question quand même, parce qu'elle n'est pas posée au hasard, parce qu'elle a un sens et le sens, je crois, c'est on ne veut pas de criminels chez nous, on vous laissera entrer mais on vous aura à l'oeil et au besoin on vous renverra. Et cette suspicion là, qui est impliquée, me gêne parce que je la comprend sans la comprendre, parce que je devine bien son côté concret, pratique, mais son principe me dépasse, et sa naïveté me fascine aussi, cette façon de demander la chose la plus sérieuse, la plus lourde, avec une sorte de politesse innocente. Je coche 'non'. A toutes les questions je coche 'non'. Je n'ai pas été jugée pour trafic de stupéfiants, non je ne transporte pas d'armes, non je ne voyage pas avec de la nourriture, non je n'ai pas plus de 10000 dollars sur moi, non à d'autres choses encore, au dessus de ma signature qui déborde. Quand je rend la fiche j'ai l'impression de rendre ma vie, qu'elle pourrait tenir sur ce rectangle vert clair, qu'elle y tient déjà, qu'elle s'ajoute à celles des autres passagers du vol, des vies réduites à un imprimé typographié, des vies sans vie, uniformes, indifférenciées, que l'hôtesse glisse gentillement dans une boîte, et je me demande où ira cette boîte, ce qu'on fera de ces fiches, au-dessus de quelle vie ma vie rectangulaire et verte repose, en dessous de quelle autre vie aussi...

Posté par koolaid à 23:44 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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