...LE RESTE...

...Ceci est un laboratoire...

mardi 30 mai 2006

Il faut la poster...

Tu vas te souvenir, hein? Il faut poster cette lettre.
Je raccroche.

Les taxis vont et viennent à la gare du nord. Des passagers en sortent, d'autres y entrent, pressés, visages ouverts ou fermés, manteaux sur l'épaule, bagages à la main.
Je déjeune à une brasserie. Je ne sais pas pourquoi j'aime les ambiances dans les gares le midi, en toutes saisons. J'aime être dans un lieu qui est un lieu de transition, de passage, où l'on ne reste pas, où l'on ne reste jamais.
C'est l'été. Le 21 Juin. Il fait chaud et beau. Les vacances approchent. Les miennes ont commencé depuis un mois. J'ai quitté un pays, une université, sur un coup de tête. Depuis je vais de gare en gare, en sortant de chez moi le matin à 8h00 précises. Je ne vais pas dans les musées, mes musées favoris, Picasso, Jeu de Paume. Je ne vais pas dans les parcs, ni le Luxembourg, ni Montsouris. Je ne traîne pas dans les rues du 15ème arrondissement, je ne prends pas les bus au hasard jusqu'au terminus. Je travaille moins, je n'en ai pas besoin de toute façon. Je pourrais mais j'ai décroché tous les téléphones du grand appartement, tous sauf mon portable où mon père laisse le même message chaque jour, à midi pile: tu vas te souvenir, hein? Il faut poster cette lettre.

Elle est dans ma poche. Timbrée. Prête. Je ne l'ai pas ouverte. Elle est destinée à une inconnue qui habite en Autriche. Elle pourrait vivre ailleurs, ce serait pareil. J'imagine que mon père s'est entichée d'une nouvelle poule. Il a dû larguer la précédente, comment se prénommait-elle déjà? Louise, Louison? Elle se prenait pour une actrice. Elle avait quelques années de plus que moi, mais 'elle en a déroulé du câble' comme disait mon frère aîné. Lui non plus ne travaille pas. Il est barman dans une boîte du 14ème. 'En attendant mieux', rigole t-il. 'Elle n'est pas très drôle notre vie Anne, hein?' commente t-il quand nous sommes assis à un café, lunettes de soleil au bord du nez, comme des voyeurs indécents et indécis, juste ennuyés, buvant lentement leur verre avant d'en commander un autre, de recroiser les jambes, les bras, et de fermer les yeux quand un rayon de soleil solitaire, un peu rebelle, fond sur eux. 

Il est midi deux ou trois. En face de moi un couple est assis. L'homme me tourne le dos, un pilier masque une partie de son corps. La femme me fait face bien qu'elle ne regarde jamais dans ma direction. Elle lit un journal, un quotidien anglais. L'homme, je crois le deviner, porte des lunettes. La femme aussi. Elle a une mise en pli un peu ramollie, une mise en pli comme on n'en fait plus, on a dû voir les dernières dans des films à la télévision. J'en déduis que le couple a la soixantaine, ou alors pas, ils aiment simplement avoir l'air de venir d'une autre époque, le milieu des années 80. Il y a une grande valise près d'eux sur laquelle son posées leurs vestes. Est-ce la première fois qu'ils viennent à Paris? Y viennent-ils au contraire souvent? Pourquoi Paris? Pourquoi pas? Rien n'indique qu'ils sont des touristes. Peut-être habitent-ils Paris et peut-être partent-ils en voyage en France ou ailleurs?

Au fond, il est très difficile de connaître les gens. Pour le faire il faut échanger avec eux. Leur apparence ne nous apprend rien ou si peu; parfois même elle nous trompe franchement car autour d'elle nous bâtissons des hypothèses que la vie ensuite ne cesse de brouiller, ne cesse de contredire. Nous projetons sur les gens des idées qui ne sont pas forcément les leurs. Peut-être que ce couple se fâcherait si je lui disais qu'il ressemble à l'idée que je me fais d'un couple d'Américains aisés, un peu âgés, accomplissant une tournée européenne, comme les vieilles stars d'Hollywood, comme on pouvait encore prendre le temps de le faire au début du siècle où les voyages étaient lents, comme les visites. Oui, si le couple se fâchait, il aurait raison. Rien sauf des préjugés ne nous permet de croire ce que l'on veut croire des gens qui vivent et avancent autour de nous.

Il n'est pas interdit cependant d'inventer. Entreprise certes un peu ridicule et faite pour ceux qui ont du loisir. Comme moi ce 21 Juin, à la gare du nord, en regardant un couple devant moi, un couple qui ne fait même pas attention à moi, qui ignore que je cherche à savoir qui il est, ce qu'il fait là, où il va, pour savoir, pour l'oublier ensuite.

Posté par koolaid à 13:09 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

L'apparence... Cela me fait sourire mon Nuage...Il faut échanger donc... Ne pas se plier à cette facilité... Encore un joli texte...

Posté par Lili, mardi 30 mai 2006 à 15:43

Très joliment écrit, ce texte.
http://polarenligne.canalblog.com/ Je mettrai un retrolien.

Posté par ecrivaillon, mercredi 31 mai 2006 à 19:07

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