samedi 20 mai 2006
Lounge
Tu ne danses pas? Non, tu ne danses pas.
Tant pis.
Tu ne bois pas? Non, tu ne bois pas non plus.
Dommage.
C'est si bien ici. Les lumières pâles. La pièce est assez sombre, assez pleine aussi pour tout dire et tout faire. Pourquoi tu ne t'amuses pas? Pourquoi tu ne souris pas non plus?
Dis?
Tu veux essayer avec un slow?
Tu veux essayer avec une paille?
Il est joli ton collier.
Qui est honey?
Tu es. Les petits mots, les toutes petites chaussures, la très silencieuse musique qui glisse autour de ton long cou gracile et immobile -ah!oui!- tu es une statue qui statufie. Tu es. Merengue de la Dominicaine.
Mais tu me parles des plaines, des highlands, du brouillard où se cachent les meurtriers dans ton pays revolté, et aussi de ce long serpent de mer qui surgit et disparaît aussitôt. Tu as vu son reflet dans les éclaboussures jaillies de l'eau un matin d'hiver. Tu te tenais, dis-tu, penchée au balcon de ton château bombardé par le soleil de Janvier. Des rayons comme des cristaux tapaient contre les pierres à l'attaque des jointures centenaires pendant que, penchée, tu te demandais jusqu'où menait l'amour. C'est alors que tu as vu le monstre marin. Long. Large. Tes yeux en restaient ecarquillés. Bouche bée tu as regardé, le temps d'une seconde, cette ombre menacante élevée puis écrasée contre le lac plat et lisse. Dans les éclats d'eau, tu as vu dis-tu, le mystère de ton pays, le secret qui fait venir les touristes, un par un, deux par deux, trois par trois, et ainsi de suite. Cela t'a fait peur. Maintenant cela te fait rire. C'était sans doute une illusion créee par ton imagination, débordante ajoutes-tu, en refusant poliment le verre de whisky qu'on pose devant toi.
Très bien.
Il y a quelques années, dans les ruines d'une ancienne ville romaine, j'ai aussi vu un monstre. Très noir et très grand. C'était un homme. Il tenait dans une main un poulet aux plumes sombres, dans l'autre un couteau à la lame recourbée avec lequel il a tranché d'un coup sec la tête de l'animal. J'ai eu peur. Une peur terrible. Je me suis cachée derrière un mur. J'ai regardé encore un peu. Après avoir tué le poulet, l'homme a laissé le sang tomber sur son index et il a écrit un mot en arabe sur une pierre. Je pourrais t'écrire ce mot que j'ignore cependant. Mais je ne le ferais pas pour ne pas attirer sur nous le mauvais oeil, la mano negra. Ton petit collier, honey, nous sera alors de peu de secours si le mauvais sort tombe sur nous.
Il fait lourd dehors. C'est un signe que la pluie va venir. Les pluies d'été sont les meilleures. Chaudes. Longues. Les gouttes sont épaisses, franches à l'inverse des gouttes de pluie d'hiver, elles si petites, elles si insidieuses, comme des surveillantes de dortoir. Ca ne t'intéresse pas la pluie? A une époque j'en faisais collection dans des vieux pots de confitures. La pluie de Juillet 1985, celle de Novembre 1988 étaient mes préferées. Les pots de pluie étaient posés sur une étagère dans la cave. Dans ma chambre j'avais un cahier où je tenais, méticuleusement, le détail des meilleures pluies de ma vie. Les unes, je les avais simplement entendues dans la nuit tomber sur le toit, rouler dans la gouttière de la maison. Les autres, je les avais senties se renverser sur moi, mes vêtements, tout de la tête aux pieds quand je marchais dans la rue vers la plage. Pour chaque pluie j'avais un souvenir précis qui me venait à l'esprit sous la forme d'une image photographique, d'une musique, d'une odeur. Cette mémoire liquide était un trésor. Mon père a tout jeté un soir où l'ivresse lui faisait dire et faire des conneries.
Tu croises les bras. Tu fais la moue de celle qui se demande ce que veut bien lui dire celle qui lui parle.
C'est ton droit.
Quand tu avais 12 ans ou 13, peu importe me dis-tu, tu t'amusais à embrasser ton oreiller où se dessinait la tête de Pinocchio et de la fée bleue. Invariablement tu passais des lèvres de l'un à celles de l'autre. Finalement tu t'étais lassée de Pinocchio.
Pourquoi?
Tu n'aimes pas les mensonges?
Commentaires
Je lis et je relis et j'aime beaucoup. Bisous !
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