...LE RESTE...

...Ceci est un laboratoire...

jeudi 27 avril 2006

No calls please

No calls please. Dernier hiver à se saouler au Cinzano. Draps défaits comme la mia facia...Laisse-moi profiter du peu de bonheur qu'il nous reste. C'est triste le dernier jour d'une idylle qui prétendait se moquer du temps. On range les affaires dans la valise, on ferme le sac, on vérifie que la brosse à dent n'est pas restée dans la salle-de-bain, on se dit "quelle misère" cette baignoire où hier encore on jouait à qui y resterait le plus longtemps, la tête sous l'eau, sans respirer.
C'est triste d'ouvrir les rideaux, de voir par la fenêtre les immeubles droits et fins de Rome, pareils à des échasses, les balcons recouverts de linge, les habitants accoudés, immobiles comme des pots de fleurs, qui regardent vers la place. Et en bas, la rue, la bien étroite rue, la rue faite pour les couples illégitimes qui laissent des traces d'eux sur les murs, un regard volé, un cri, une larme, des rires en pagaille qui montent comme les odeurs de cuisine. C'est triste de penser qu'on ne les entendra plus ou alors d'autres, ailleurs, dans un nouvel hôtel, dans une nouvelle ville. Eux ne seront pas pour nous. C'est triste de te voir, affairée et malhabile, redevenir une autre de ces figures solitaires qu'on croise dans les gares. C'est triste l'Italie au mois de Janvier, même avec le soleil.

On pourrait laisser aussi une trace, un signe connu de nous seulement, un léger signe, un souvenir, une cicatrice aimable, par exemple nos initiales inscrites au crayon derrière le tableau cloué au dessus du lit. Tu en dis quoi? Deux lettres minuscules, pas même majuscules, derrière cette chose assez infâme au regard, qui représente un paysage vert, tâché de gouttes jaunasses figurant les rayons d'un soleil ironique. O sole mio, combien d'images, combien oui, combien de nos vies aussi, heureuses et malheureuses, passées et présentes, brûlent dans ton foyer perpétuel?

Cette croûte, darling, ne vaut rien, I swear. Tu as un crayon dans ton sac? C'est toujours étrange le sac d'une femme. C'est une papeterie, une parfumerie, une miroiterie, une librarie, une poste restante, tout à la fois. Tes crayons, tes stylos -tiens?- un effaceur aussi. Tes carnets, petit format (20, 30, 40 pages) grands et petits carreaux. Ton Guerlain. Ton Soupault, ton Dylan Thomas avec des morceaux de journaux -l'osservatore romano entre autre- en guise de marque-page. Sur la page 190 du Georgia, Epitaphes, Chansons de Philippe Soupault (édition poche), vingt lignes à propos d'un peintre romain à qui tu as griffonné des moustaches sur la photo Reuters qui accompagne l'article déchiré.

[tbc]
bureau 

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Cigarette

J'allume une cigarette. Ha! c'est bon. Je ne la fume pas. Je la laisse se consumer sur le bord du cendrier. J'ai l'impression que quelqu'un est à côté de moi. La fumée emplit l'air. Elle donne de la substance au vide. Elle va masquer la solitude. Servir de subterfuge. Parfois je tiens la Kool filter entre les dents, garde la bouche ouverte, la fumée y reste en suspens. Des nuages en miniatures, des poisons sur le coin des lèvres. J'oublie. Je sais mais je fais comme si j'ignorais que 'fumer peut entraîner une mort lente et douloureuse'. Vivre aussi, j'y songe en silence. Une bonne mesure de mauvaise foi...L'appartement est dans le bordel. Pas e n v i e de ranger, e n v i e de paresser, se vautrer sur le canapé, personne pour me pousser, personne pour me dire de bouger. Et puis même si... je ne ferais rien, j'allumerais toutes les cigarettes si je veux (il en reste trois dans le paquet), je les poserais dans le salon, dans la chambre, dans la cuisine, pareilles à des cierges horizontaux dont les cendres seraient des paillettes, des confettis d'une fête à l'envers. Je ferais une crèche avec le pack de lait vide, avec la poudre granuleuse de chocolat Benco je ferais le sable de l'étable, avec les restes de papier cadeau les habits de Joseph et Marie; il y aurait une boule de papier en guise du petit Jésus, papier velin, doux, à punaiser plus tard, après les miracles, après le Temple, après la Cène, après Judas...

night_club1

S'arrêter là parce que les mots ne viennent pas. Le claquage de l'écrivain sprinter. L'éjaculation précoce de l'inspiration. On observe. Je prends des notes sur ce qui vient d'être tapé. Ouais. (On dit pas ouais en littérature, si ou bien non?). Que casino. L'écriture indigne. Gribouillis. Où est le dictionnaire? Lister les adjectifs les plus négatifs. Punition. Les mâcher comme une feuille de coca et recracher par terre, tâche informe, oui. Se gratter les yeux, les ouvrir et voir la même chose. Ajuster mes lunettes, voir la même chose encore, mais mieux, en plus précis. Tenter l'érudition. Le style Restauration débute quand Napoléon I abdique en 1814 et que le ventripotent Comte de Provence rétablit une monarchie (constitutionnalisée). En 1825, le pouvoir échoit à son frère Charles X. Plus ça change moins ça change répètent les étrangers à l'envie quand ils parlent de la Frânce. Charles et Louis s'ennuyaient tous les deux. Les Rois sont des enfants capricieux. Bah. L'histoire a jugé selon la formule consacrée. La Restauration s'achève en 1830 par la dissolution de la chambre. Elle laisse des dettes, l'assassinat du Duc de Berry, un embryonnaire régime parlementaire, des lois sur la presse et un mobilier ennuyeux. Huit lignes dans Wikipédia. Bah.

Je fais un lance-boulettes avec un élastique. L'idée me vient d'organiser un championnat du monde de lancer de boulettes, avec arbitres, juges, et spectateurs payants. Des gymnases pleins à craquer, des foules trépignantes, des filles habillées en rose bonbon se trémoussant au son d'une musique désaccordée. Des équipes nationales de trois lanceurs. Des épreuves de vitesse, de distance, d'endurance enfin. Les médailles. Les drapeaux. Les mères qui pleurent dans les micros. Les pères fiers en silence. L'entraîneur bras levés vers le plafond, vers le ciel: "ha! quels sacrés gaillards! ha! on est fiers, proud, stoltz!". Madame la Présidente des Championnats du Monde un commentaire? Je suis très satisfaite de cette première. L'évènement fut difficile à mettre sur pied. Il y a eu des obstacles à surmonter. Il fallait être convaincant. La foule présente ce soir me prouve que j'avais raison de persévérer. C'est un grand jour. Merci, je n'ai rien à ajouter. Mon avion m'attend.

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Paupières lourdes. Télé hypnotique. Trop pressée de mettre le point final. Mon grand problème: la précipitation. Hein? La course est déjà finie? Comment? Je suis restée sur place? Ha? Bon. D'accord. Oui. Ok. Très bien. Je n'avais rien entendu. Vous aviez un pistolet, un sifflet, des cymbales? Je vous assure, monsieur, que j'avais les oreilles ouvertes et que je n'ai rien entendu. Puis-je recommencer? Je peux courir seule, c'est égal pour moi, je finirais première de toute façon. Je suis bien entendu très humble. Je me passerais du drapeau dont on voudrait me couvrir. Il est trop lourd à porter. La Frânce, allez la Frânce. Encore un tour de piste. Encore les photos. Encore les hourrah, les bravos, les hurlements en cadence, le crépitement des flashs. Une vieille berline noire viendra me prendre, je rentrerais dans ma villa des années 30 sur les hauteurs de la Riviera. Peignoir éponge, longue et fine cigarette, une blonde évidemment, and bring a drink dear, whisky on the rocks, call the captain too, I will board the yacht as soon as I have signed my will. Les portes se refermeront sur des chambres où la poussière se posera en squatteuse -j'ignore l'origine de ce mot-, le phonographe tournera dans le vide, le son craquant comme les bonbons de l'enfance. Une voix brisée s'entendra de loin en loin en écho à l'océan aperçu des baies vitrées ouvertes. Les rayons de soleil éclabousseront les terrasses où seront allongés des corps parfaits, visages couverts, peaux bronzées, paumes ouvertes. 

villa

Depuis les rochers de la baie, on verra des hommes plonger pour moi, défiant les lois de la gravité ils sembleront un instant planer, puis leurs longues silhouettes de statues grecques s'enfonceront dans l'eau bleue opalescente, torpilles humaines explosant dans une gerbe de gouttes transparentes. Un vieux maître d'hôtel, voûté de tristesse, se tiendra près du portail. On ne verra que son dos, pas son visage, pas ses larmes, pas ses yeux vides, pas ses mains qui tremblent alors que la magistrale Buick cabriolet nous emportera, moi et ma mélancolie, vers les pays désertiques où je ferais une course sur le sable.

...

Le rêve est fini. La cigarette est éteinte. Adieu Louis, adieu Charles, adieu vos fauteuils et vos airs tragiques, adieu Buick, piste grise, rochers et falaises, adieu mélancolie, il est minuit...

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mardi 25 avril 2006

Exhilirating

C'était la chambre de ma grand-mère. C'était un appartement plein de meubles. C'était Paris en Septembre. C'était ma soeur à l'hôpital pour trois semaines. C'était la poupée que j'embrasse la nuit sur la bouche comme les hommes à la télévision, mais c'est une bouche fermée où se dessine un sourire et des grands yeux ouverts et vides. C'était le bruit du réveil tous les jours à la même heure. C'était les promenades au parc. C'était mes 6 ans. C'était les médailles de mon grand-père. C'était son fils qui disait: 'ne t'enferme pas dans les toilettes'. C'était le coup de folie de Thierry Pastor. C'était ma trousse avec les stylos et les crayons piqués dans les hôtels. Une année scolaire sponsporisée par Novotel parce que papa a droit a des réductions. C'était les courses chez Félix Potin avec ma grand-mère, moi dans le caddy, jambes croisées, la bouche qui fait vroum et couverte bientôt de paquets de pâtes, de riz, de pots de confitures, mais pas d'épée de Musclor ni de harpon pour chasser le requin, c'est dangereux, tu pourrais te crever un oeil, peut-être les deux ma petite fille. C'était les histoires le soir. C'était les suppositoires parce que je ne sais pas avaler les médicaments. C'était le jus de mandarine sur les crêpes, le pain enroulé dans un torchon, le torchon posé dans un sac en plastique, le sac en plastique au fond d'un panier. C'était le manège à Versailles, le vélo à roulettes dans les allées du petit Trianon. C'était le demi-miroir de la salle-de-bain, les enveloppes sous la porte d'entrée, l'ascenseur en bois, la porte lourde qui donne sur l'avenue aux grands arbres.

Exhilirating
Le mot est dit maintenant. Le mot est à moi. Je le veux pour toute ma vie.

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lundi 24 avril 2006

Close encounter

gymnase

G. me croise dans le compartiment où j'écris, coincée entre la vitre et le sac de ma voisine qui, elle, est plongée dans sa lecture de Psycho. Je suis concentrée sur un texte que je devais rendre il y a trois semaines; un compte rendu de livres que je n'ai évidemment pas lus. Cela m'arrive si souvent depuis un an que j'oublie d'en faire une maladie. G. me fait un signe de la main, deux signes, au troisième, mon cerveau endormi fait le lien et reconnaît dans ce grand garçon qui gesticule un peu bêtement mon camarade de lycée. Un peu plus de dix ans que nous nous sommes parlés pour la dernière fois, pour se souhaiter bonne chance après l'obtention du bac.

Tu prends un café? Merde...je ne peux pas, j'ai un rendez-vous. Ca va? On s'embrasse, non? Qu'est ce que tu deviens? Tu écris une thèse? Chapeau, c'est impressionnant. Moi? Je bosse dans la finance. Traders, currencies, CAC 40, yen, dollar, tu vois...ha, ha. Ta thèse c'est sur quoi? Tu vas la publier? Tu vas enseigner? Tu étais déjà très intello au bahut. J'admirais, mais je n’ai jamais pu te suivre. Dis donc tu n'as pas peur du chômage dans ta branche? Tu vis comment? Tu vis seule? Non, je ne suis pas marié. Ca t'intéresse? ha, ha.


J'ai aimé ce type? J'ai écrit son prénom sur ma trousse? J'ai rêvé de lui, j'ai piqué des vêtements de lui dans les vestiaires avant le cours de gym? J'ai voulu tuer les filles qui le regardaient, celles qu'il embrassait, celles qu'il raccompagnait sur sa mobylette?

Tu habites Paris? Tu voyages toujours autant à cause de tes parents? Tu as une carte Fréquence d'Air France? J'en ai une. Tu devrais t'en prendre une, c'est pratique, et comme tu es toujours à gauche, à droite...Tu ne trouves pas ça fatiguant? Ca t'excites encore de faire et refaire des bagages, de vivre chez les autres, à l'hôtel? Moi je voudrais me poser, je bouge trop. C'est quel pays que tu préférais déjà? L'Afrique, ha, ha...


De quoi est-ce que je peux parler? Je vais dire que je dois récupérer Bérénice à la piscine. Je vais dire que je dois aller à la bibliothèque. Si j'arrive à en placer une.

Je suis allé en Inde, tu connaîs? C'est beau, hein? C'est soufflant? Mais putain, y'a trop de touristes, ç'en devient effrayant, tu crois pas? Tu penses quoi de Mital? Tu t'intéresses un peu à la politique? Tu lis les journaux? Tu vis pas dans la bibliothèque j'espère? ha, ha. J'ai gardé des photos de toi, tu te rappelles, quand Vincent est venu avec son appareil ? Visage très fermé, on dirait une poupée, une poupée nostalgique, dans le bon sens attends, ha, ha...On était quelques uns à te trouver bizarre. Tu te souviens de Vincent? Il trouvait ça attirant. Enfin, on sentait que t'étais ailleurs. T'étais déprimée à l'époque? Pourtant qu'est-ce que tu pouvais me faire marrer quand tu racontais des histoires, ha, ha...


Ha, ha.

Il pleut. Tu aimes la pluie? Tu es plutôt hiver, plutôt été? Tu pars encore en Israël? Tu t'es convertie pour faire chier tes parents, ha, ha? Moi j'ai peur de l'islam. Sérieux. Ca va nous foutre dans le merdier ce qui se passe là-bas. Economiquement. Un bordel, les émirs, les cheiks, tout ça...Tu sais qu'ils n'ont plus de pétrole. The end, ha, ha...

Oui. Oui.

Tu te souviens du concert de Genesis ? Tu te souviens de la prof d’histoire ? Tu te souviens du dîner à la crêperie ? Tu te souviens de la fille qui voulait se jeter par la fenêtre en cours de philo ? Tu te souviens du jour des résultats ?  Moi j’ai eu le bac à la repêche, pas comme toi. Tu te souviens ? Les courses à pieds ? Le volley-ball ? Ton exposé sur la BD ? Tu te souviens ? Tu as des regrets ? Tu voudrais pas parfois revenir en arrière ? C’était pas si mal, hein ? C’est fini, tant pis, ha, ha..

C’est comme ça. C’est le temps. Il passe.

T’as raison. C’est con, mais c’est bon. Je suis à la bourre. Tu fais quoi déjà ? Droit ? Sociologie ? Je te voyais dans la philosophie...T’as raison, le temps passe. Tu fais toujours plus jeune que ton âge. Tu me donneras le nom de ton chirurgien, ha, ha...On devrait se revoir, non ? On devrait se reparler. Tu as rien dit. On devrait aller au ciné un jour. Tu me raconterais ta vie. C’était quand même bien le lycée, hein, ha, ha... 

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Stillness

ocean 

Nous ne fêtons pas nos anniversaires à la même date. Tu avais presque 10 ans quand je suis née. Nous avons pourtant émis nos premiers cris dans la même langue, dans le même pays, moi en Vendée, toi en Bretagne. Loin à l’intérieur des terres... stillness...pour que ne s’efface jamais le désir de la mer...

Sur les photos de toi qu’elle regarde, tu as l’air insolent. Tu défies déjà le monde. Mes photos sont lisses. A 10 ans j’avais décidé que je deviendrais ermite, que je vivrais dans une grotte dans le désert, que j’enverrais de longues lettres, très belles et très mélancoliques à ma famille. Des gens, des touristes, passeraient et me laisseraient de la nourriture et de l’eau. Je les payerais d’un sourire, d’une écoute patiente, d’un conseil. J’ai eu ce rêve de l’isolement et de la solitude volontaire pendant de longues années et encore aujourd’hui je n’y renonce qu’à moitié.

Tu veux mon empathie. Tu veux mon rire et ma distance. Je veux tout ce que l’Orient a mis en toi : la violence et la paix. Elle dit que nous avons commun des déchirures, des secrets, que j’écris et que tu photographies pour les comprendre.

Matthieu me ressemblait trop. Elle le savait. La même façon de se protéger du monde. La même mélancolie. La même joie. Je pense à lui. Je le vois dans la baignoire de la villa. Il a les yeux fermés. Je sais qu’il est heureux là, pendant des heures, pendant que l’eau chaude devient froide, glacée, que le jour tombe et qu’il reste dans le bain, comme je restais, moi, dans la piscine. Elle dit : c’est le ventre de nos mères.

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vendredi 21 avril 2006

Mexique

mexicoMexico. Mexique. Amérique du Centrale. Lat. 19.20N. Long. 99.10W

...Ne me demande pas ce que je ne sais pas et prends simplement de moi ce qui viendra. Je prendrais de toi ce que tu donneras et ce qu'on aura, au bord de ce foutu précipice, ce sera un peu de toi et de moi, un peu de nos vies mélangées dans une nouvelle histoire qui marchera ou pas. Va savoir pourquoi, ces choses là en fait ne se savent pas, c'est comme deviner s'il fera beau demain, ça ne se fait pas; on avance tout bêtement, on tourne les pages, juste comme cela. Ne me demande pas pourquoi, je ne te répondrais pas, je ne ferais pas cette erreur là; mais si tu es bien à côté de moi, je resterais là, et si tu pars, et si je pars, il n'y aura rien à dire, rien à faire. Si nous nous en tenons là, à parler du haut de cette masse pierreuse où sont creusés des escaliers immenses, à se tenir l'une contre l'autre à la verticale d'un ciel vierge, on ira où tu voudras. Les sentiments, tu vois bien, ça ne se commande pas. Je ne me sens pas invincible, vraiment pas capable de tout pour toi, je ne veux pas faire cette promesse là. Plus loin il y a la mer, de l'autre côté tu dis que c'est le bonheur. Le bonheur d'ici on n'en parle pas.
On t'a envoyé un télégramme. On t'as écrit -stop- Ils doivent savoir ce qui est bien pour toi. D'accord. Seras-tu plus heureuse? Si les sentiments ne se commandent pas, alors ces questions ne se posent pas; on n'y trouvera pas de réponse, ni aujourd'hui, ni demain, ni les jours de pluie, ni ceux où il fait soleil, et les mois, et les années après cela...

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mercredi 19 avril 2006

Brightside

Ma mauvaise humeur n'est pas juste, tu as raison. Je souris forcée. Je devrais mais je ne vais pas me couper en deux ce soir, c'est impossible, et puis ça ferait mal. Ce nuage sombre est d'abord dans ma tête, dans ma tête aussi l'angoisse, l'impatience, l'incertitude et la fatigue de soi traînante. Il faut attendre que cela passe. Combien as-tu d'heures devant toi?

Je devrais mais je ne vais pas non plus rouler à tombeau ouvert sur une autoroute, una autostrada carissima, c'est impossible, je n'ai pas mon permis. Viens, je t'emmène dehors avec moi, chut, ne me déconcentres pas, prends juste ma main. Viens, il est bientôt minuit, je vais t'empêcher de devenir citrouille. Debouts sur un manège on pourrait faire cent fois le tour du monde et marcher, ivres, en direction du Sacré Coeur. Viens, je te tiens, je ne te lâche pas, tu ne te perdras pas, pas sans moi.

La vérité est un mensonge raté. 

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mardi 18 avril 2006

Calcutta

rickshaw

N'écris pas que tu es crevée, que tu détestes les gares à 6h du matin. Ne te lance pas dans un exposé pour dire que tu trouves imbécile la décision de l'Union Européenne d'avoir coupé les vivres à la Palestine.
Parles de Calcutta. Pour une fois.
J'ai perdu le numéro de téléphone de ce type qui organisait des retraites dans des temples hindous à Goa et aussi à Calcutta. A part cela, tu sais que je ne connais pas Calcutta, même si j'irais bien là-bas, je crois qu'il y vit un sadou, au milieu d'un ancien fort rouge entouré de termitières. Je ne sais pas ce que je dirais à ce sadou, qui d'ailleurs ne parle pas, puisqu'il a fait voeu de silence. 
Et on irait comment à Calcutta voir et parler à ce sadou?
En rickshaw. D'abord en avion, puis en train, puis en rickshaw, puis à pieds, appuyées sur un long bâton, chaussées de hautes bottes à cause des termites.
Et comment on entrera dans le fort?
En frappant...

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vendredi 14 avril 2006

Talking

Ce clavier n'est pas francais. Il n'a pas d'accent, pas de cedille, pas de guillemets, c'est un clavier anglais. Elle me dit que c'est un clavier neutre et que je peux en faire ce que je veux quand je lui pose la question: 'ou est le 'e' accent aigu s'il te plait?'.
Elle rajoute. Debrouille-toi. Ecris dans une autre langue. Des conseils lances comme une paire de gifle.
Tres bien.
J'ecoute. Je me tais. Je me passe des accents comme du reste d'ailleurs. Au fond tant mieux. Rien ne vient. La source est vide. Inspiration is GONE, je crie, mais je recois un silence etonne en retour. 'What is gone?', demande t-elle, les yeux caches par la page 12 du Guardian. Les mots. Je ne peux meme pas me battre avec eux, ils ne sont pas la. 'It's Easter', dit-elle, voix lointaine. C'est Paques. Oui. Et alors? Alors je me leve. J'ai des fourmis dans les jambes. J'ignore comment dire cela dans sa langue. 'I can't use your tongue'. Je ne peux pas utiliser ta langue. Ta langue. Celle qui bouge dans ta bouche, ta tres jolie bouche, mais passons, cela n'est pas a l'ordre du jour, il faut que j'etire mes cannes, non, pas celles qui sont rangees dans ton placard, les autres, tu sais, pour marcher, pour courir, pour donner des coups de pieds.
'What is this all about?'
Question grave.
De quoi s'agit-il? L'insolence des claviers etrangers. Ma langue soudain interdite.
'Mais tu parles tres bien anglais!'
Oui, et toi tres bien francais, je te le concede, mais cela ne resoud pas mon probleme, et il est de taille crois-moi, j'ecris n'importe quoi, je massacre des siecles de travail accompli par des grammairiens, Grevisse et autre. Ils doivent se retourner dans leurs tombes! Sans accent, ma langue est une corde lisse, elle devient ennuyante, pour moi en tout cas. Tu comprends? La beaute de l'accent aigu. Aigu, comme une pointe de fleche, sur des mots aussi magnifiques que 'eperon' ou 'desir'. Sans accent tu sais que cela se prononce 'deusir'. On dirait une race de bovin. 
'Can you survive Perec', rigole t-elle.
Au moins je la fais rire.
L'accent circonflexe ressemble au toit d'une pagode. Je ne sais pas de quel cataclysme syntaxique il protege. Le trema est pareil a deux yeux. Quand j'etais petite je le prenais pour des chiures d'insecte minuscule sur les pages de livres. L'accent grave... attends, celui-la n'est pas le plus commode. Oui, grave. Non pas 'grave' comme la tombe dans ta langue. Essaye de suivre un peu, s'il te plait. Cet accent est grave mais on ignore pourquoi. As-tu ete presente quand il y a un orage dans le desert? C'est la chose la plus silencieuse au monde. Je ne sais pas pourquoi je te dis cela. A cause de tes voyages. Tu aimais aussi les piscines? On s'egare, tu as raison. On parlait d'accent grave. On pourrait s'en passer, crois-moi. Comment cela impossible? Il y a trop de regles dans ma langue? Tu me fais rire. Et chez les Suedois, chez les Norvegiens, comme ta grande copine idiote? La-bas il y a des accents en forme de cercle. Les points de depart sont aussi les points d'arrivee.
Et je ne parle pas de la ponctuation.
Est-ce qu'il y a des mots sans accent dans ma langue? Tu devrais le savoir. Mais, oui, il y en a plein, 'charme' par exemple, ou 'hasard'. D'autres encore. J'aime bien aussi les mots qui viennent d'ailleurs, qui ont immigre et emigre, bref les mots-voyageurs qui s'installent un jour a demeure, comme moi, ici, chez toi, enfin chez toi, facon de parler... tu es aussi de passage, non? Ton chez toi est ailleurs. Ou exactement? Si mon visage est une planisphere, est-ce plutot du cote droit ou gauche? La, en haut, au milieu du front? Sur l'arete du nez? Ton index est leger. Sur la faussette? Amusant. Et mes yeux? Tu ne vis pas dans l'eau quand meme? La pupille? Une ile? Ton index glisse doucement. Sur les levres?
'You know where I live'
C'est une affirmation?

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lundi 10 avril 2006

Je me dis, Yasmine, que c'est bête de t'avoir rencontrée à moitié, mais que c'est mieux, sans doute, que de ne pas t'avoir rencontrée du tout.

Posté par koolaid à 01:26 - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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