mardi 28 mars 2006
a
Pars, je ne t'attends pas.
Aussi loin que tu ailles, pourtant.
Je ne t'oublie pas.
Londra
Les corbeaux tournent autour de ta tour, tournent et protègent tes rois et tes reines, Londres.
En silence ton fleuve coule. Tes ponts sont immenses. En croix tes quartiers s'étendent. Ils sont si étroits aussi, Londres. Et la pluie tombe sur toi chaque jour, et les nuages craquent, et l'eau se déverse sur tes habitants. Tu les regardes courir, vois-les vite s'engouffrer dans ton ventre chaud où filent à chaque demi-seconde les trains jaunes et gris.
Si les oiseaux noirs disparaissent de ton ciel, tu t'effondreras. Tu finiras noyée sous ton propre poids, Londres. La peste ne t'a pourtant pas emportée, ville géante, tu restes encore debout, mais vacillante est la lueur perdue de ton empire lointoin. Tu as lancé tes navires à la conquête du monde. Tes soldats, tes hommes de science. Tes fous tu les as cachés ailleurs. En haut de ta tour. Tu as ramené l'or et les épices, le pouvoir des océans, les langues de là-bas mêlées à la tienne, si rigide, Londres. Mais ton monde, qui était le monde, s'est libéré enfin de ton pouvoir îlien. Tu ne rêves plus beaucoup Londres. Tu t'agites comme quelqu'un qui s'ennuie. Dans tes parcs chacun invente des utopies que tu ne mettras plus en forme. Tes héros sont des statues pour les pigeons. Tes aventuriers sont partis. Tu te vends dans les flyers qui gisent sur les trottoirs. Tu ressembles aux bonbons qu'on donne aux enfants. On entend plus sonner tes trompettes. On entend plus vibrer tes sirènes.
lundi 27 mars 2006
L.A Beach
Elle était longue cette plage, elle ressemblait à une langue d'animal imaginaire, elle ressemblait à un croissant de lune aussi. Un lieu des origines: le début ou la fin du voyage...Il y avait des silhouettes qui marchaient près de l'eau, que je voyais de loin, pareilles à des mirages disparaissant dans la lumière. Je me tenais sur le bord d'une route grise, près d'un hôtel chic, au bout de Pacific Avenue. Les rayons de soleil rebondissaient contre les carroseries brillantes des voitures alignées près du trottoir. Des gens parfois restaient derrière le volant à regarder dans le vide, longtemps, et puis ils repartaient, on les voyait se dissiper dans un virage... On entendait claquer des portières tout près et s'allumer des radios qui crachotaient des bruits inaudibles. La ville paraissait vide ici, je ne sais pas pourquoi, après tout il était midi passé de quelques minutes...Je regardais les fenêtres des villas, j'essayais de voir à travers les stores baissées cette vie ordinaire qui se déroule derrière les murs qu'on ne franchit pas. Je n'entendais rien que le frémissement de la chaleur qui fait trembler les paysages. Je ne sentais rien que l'air marin qui montait depuis la plage et qui se mélangeait à l'odeur de la ville. Le ciel était presque vide, bleu clair comme dans un tableau de Hockney, comme dans une de ces chansons qu'on écoute dans les diners vides où l'on échoue, à sa propre dérive, notre vie interrompue dans sa construction...
Ma vie se déconstruit dans les aéroports et dans les gares routières...Ma vie devient une amnésie chronique, à essayer de mettre ma mémoire dans un sac le temps d'un voyage où je ne suis plus personne, où j'avance pas après pas, le coeur un peu lourd, un peu prise dans des pensées vides, pas vraiment triste, juste éloignée des choses et des gens, comme dans un aquarium, comme ici sur Pacific Avenue, assise sur l'herbe, la tête posée contre un de ces palmiers géants, à regarder une plage de loin, à regarder cette étendue pâle de sable où s'effacent les pas à mesure qu'on les fait...
La ville est vide là-bas où je ne suis pas. Le téléphone est débranché. La chambre est dans une pénombre grossière. Le disque tourne tout seul, chaque chose est à sa place et attend. Quelqu'un. Moi peut-être. Toi. Je ne sais pas. Personne sans doute. Tout le monde est à la plage, tout le monde marche et oublie...
dimanche 26 mars 2006
Exceed
Dimanche.
Je vais écouter la musique très fort, si fort qu'elle prendra toute la place. Je vais recréer une ambiance de boîte dans l'espace entre moi et mon écran. Devenir sourde peut-être pour écrire les yeux fermés et sentir le temps devenir immobile, chaque chose ralentissant près de moi pendant que la musique s'accélère, pousse, grandit, chaque note marchant vers un paroxysme où tout va éclater dans une explosion de sons. Et moi au milieu, rassasiée de cette shock therapy à la con, qui aurait enfin la tête vide, le coeur battant, des réponses pour mes questions, des espoirs pour mes désespoirs, des rires pour mes larmes, des mots pour mes silences.
J'écarte les doigts, je vois apparaître les tendons, les veines; mes mains se superposent, symétriques, synonymes. Elles se collent l'une à l'autre, s'écoutent. Elles étaient étrangères l'une à l'autre il y a un instant encore. Elles ne pénétraient pas le territoire de l'autre: toute ma partie gauche était à ma main gauche, toute ma partie droite à ma main droite. Mais j'ai posé la main droite sur la joue gauche et l'harmonie symétrique s'est évanouie et il reste un accord entre la gauche et la droite...
Je rêve de ma propre liberté. Je ne suis pas libre de moi. Pas encore. Cela vient...
doucement.
La musique ne s'arrête pas. Je voudrais pourtant qu'elle aille plus haut encore, qu'elle soit plus forte, qu'elle circule plus vite encore à l'intérieur de moi.
Je prend le dictionnaire. Je l'ouvre. Je ne mens pas, le mot sur lequel je tombe est exceed.
C'est un peu comme si je courais jusqu'à ce que la fatigue m'arrête. Acte gratuit.
C'est un peu comme si je m'immobilisais jusqu'à ce que quelqu'un me mobilise.
La musique couvre tout. Le bruit efface tout. Mes angoisses refluent. Exceed tout, tout ce qu'il est possible de dépasser.
jeudi 23 mars 2006
Kawa
Je bois trop de café.
Longtemps j'ai détesté le café. Je trouvais l'odeur insupportable. Je ne sais pas pourquoi, mais j'étais persuadée que je ne boirais jamais de café de ma vie.
Et puis je m'y suis mise. Parce que la curiosité est toujours plus forte que l'a priori. Et puis je trouve qu'en grandissant il m'est de plus en plus difficile de juger des goûts, des miens en particulier.
J'ai bu ma première tasse de café à Munich. J'avais 16 ans ou 15, je ne sais pas exactement. C'était dans un restaurant du centre-ville pas loin de la Marienplatz avec ses maisons de couleurs vives et ses façades triangulaires. Un type jouait de la guitare dans le fond de la salle. Il répétait des morceaux folk des années 70 pour un concert. J'étais avec des amis. On était en voyage scolaire. On revenait de la Pinakoteck. La pine à qui? se demandaient mes amis entre eux. C'est le genre de blague qui fait rire les lycéens éloignés de leurs foyers.
J'aimais assez être là, à quelques kilomètres des berges de l'Isar.
J'aimais écouter le son de la guitare.
L'envie de commander un café (ein kaffee bitte schön) s'est posée simplement dans mon esprit.
Quand la tasse est arrivée, je pensais à Brecht que je n'ai lu qu'en diagonale. Je pensais au garçon qui s'était assis à côté de moi dans le bus. Je ne pensais à rien d'autre qu'à ces deux choses qui n'avaient pas de lien. Brecht et un type de 18 ans, blond, plutôt grand, qui lisait des comics books et ne disait rien quand on essayait de lui parler.
La tasse était bleue.
Il y avait un paquet de sucre en poudre sur la sous-tasse.
Le mec jouait encore de la guitare.
Mes amis se marraient encore de leur blague. Ils étaient pris d'un fou rire en fait, contagieux.
J'ai bu mon café en riant. C'est peut-être pour cette raison que je l'ai aimé.
Je bois trop de café.
J'aime ce 'trop'.
mardi 21 mars 2006
b
Alger! de tes hauteurs j'entends les échos d'un cri solitaire qui se perd
Regardes! il descend vers la mer.
lundi 20 mars 2006
Dresde
Première boîte de nuit à Dresde.
J'ai 21 ans.
Je me souviens de mon coeur qui se serre un peu avant de pousser la porte. Je me souviens de l'escalier étroit que je descends, croisant des visages où perlent des gouttes de sueur, des visages où glissent des lumières rouges et bleues, des visages différents du mien, des visages qui rient, qui regardent, des visages qui sont d'ailleurs, qui se superposent les uns aux autres.
Je me souviens de ma peur et de mon élan, de ces escaliers encore où je semble m'enfoncer, des escaliers interminables. Je ne sais pas d'où vient cette peur. Je ne sais pas pourquoi j'ai longtemps évité les boîtes de nuit. Je ne sais pas pourquoi je croise les bras en regardant mes pieds, en désespoir de moi, de ma timidité.
Qui ai-je suivi? Personne en particulier. Je suis là par hasard parce que je suis à Dresde et que je cherche quelque chose, je ne sais pas, sortir de la salle d'attente de ma vie par exemple.
Dresde c'est la ville décapitée pour moi. La ville que le feu a rasée à la fin de la guerre. On en voit les traces partout, surtout le soir quand la nuit démaquille Dresde, que derrière les peintures on devine les traces des flammes noires qui ont fait éclater les fenêtres, crier les gens, pleurer les enfants et hurler les chiens.
Je suis invisible, je le sais, je le sens. Je ne me vois pas, ni dans les yeux des autres, ni dans les miroirs, ni dans le fond du verre que je bois pour m'occuper, pour avoir l'air de faire partie du décor. Je suis étrangère ici, je ne parle pas bien la langue, je ne connais pas encore les codes, je ne sais pas mots qu'il faut dire pour ouvrir les portes, pour changer la direction des regards.
J'écoute la musique, celle des Pet Shop Boys, celle de The Cure, celle de Cock Robin. Cette musique s'imprime dans ma mémoire, voyage sur ma peau. Je voudrais partir maintenant mais je reste. J'oublie. Tout. Je ne danse pas. J'apprends à poser, à avoir l'air de... Je ne parle pas. J'attends. Je regarde. Je ne cherche pas le contact.
J'ai peur qu'on fasse attention à moi. Peur de devoir parler. Peur de devoir expliquer. Peur d'avouer.
J'ai peur qu'on me pose des questions. Peur qu'on me renvoie dehors. Peur qu'on se moque un peu.
Au bout d'un moment ca me fait presque rire toute cette peur. Je peux partir. Je pourrais mais je reste. Je cherche un abri. On trouve toujours un abri. Le mien c'est le bas de l'escalier où je m'assois sur une marche en buvant une bière, aussi lentement que possible pour rester, pour me sentir moins nue peut-être, pour rentrer dans le jeu. Mais je m'amuse peu ou mal. Je suis là mais sans arriver à trouver ma vraie place. Alors je l'invente, au bas de l'escalier, la fille qui joue avec des cartes postales, qui porte des lunettes embuées, qui tient une canette de bière dans sa main gauche, qui regarde vaguement par terre et puis qui relève la tête... C'est moi.
Africa
Le réveil a sonné tôt. Lentement je me suis levée au son des nouvelles de l'arbre à palabres de Port-Gentil. Derrière moi, derrière la fenêtre sans rideaux, le soleil apparaissait timidement. L'herbe épaisse était encore mouillée de rosée quand j'y ai posé mes pieds, tenant dans la main un cori, le faisant jouer dans ma paume, sentant sa douceur un peu rugueuse et les minuscules grains de sable incrustés à jamais sur sa surface.
Sous ma voûte plantaire je sentais la terre noire bouger. J'ai tourné la tête un peu pour voir la silhouette de ma mère à travers les stores de la cuisine. Assise à la table, elle semblait faire corps avec le silence. Ma mère sage et prise dans ses pensées. Ma mère au profil si élégant, aux yeux si doux et sur ses lèvres tous les secrets qu'elle ne dit pas, de son passé et de son présent, et les larmes qu'elle cache aussi...
Le jardin s'étendait jusque sur les bords d'une zone de brousse domptée par l'homme et ses machines immenses. Au milieu des herbes hautes qui vous griffaient le visage, se tenait mon ami Rodolphe. Il portait un t-shirt élimé, un short trop large et une paire de sandales qui faisaient un grand U quand il se déchaussait. Je le regardais lever le bras et ouvrir la bouche en prononçant mon prénom.
Mais je ne marcherais pas avec lui sur la route orange où passent des charettes qui s'affaissent sous le poids de choses improbables, depuis les bidons vides d'essence jusqu'au peaux de chiens caillassés à mort, et sur ces détritus qu'on vend comme de l'or, s'assoient des enfants qui se mettent les doigts dans le nez et regardent vers vous avec une curieuse indifférence.
Je n'irais pas à l'école, du moins j'en ferais la tentative en convaincant le chauffeur de me déposer à la piscine du Méridien où mon père viendra me rechercher. Je verrais sa longue figure onduler sur la surface de l'eau bleue claire, et je resterais là, sous l'eau, les yeux ouverts, les poumons comprimés, à regarder mon père croiser et décroiser les bras, attendre que je veuille revenir des profondeurs légères de cette piscine carrée et vide.
Sous l'eau mes doigts deviennent aussi frippés que ceux d'une vieille. Mes cheveux virent au vert à cause des produits chimiques qui sont déversés chaque jour par petites doses de liquide fluorescent enfermé dans des bouchons en plastique.
Je fais la planche, le corps en croix, bercée par l'absence de gravité. Je dérive contre les rebords de cette piscine qu'on dirait abandonnée, un Lundi de printemps, et mon père me laisse là et va boire une bière, indifférent.
Je gonfle mes joues d'eau que je recrache en me prenant pour une fontaine. Je fais le poirier. Je fais des longueurs en brasse, en crawl, en papillon, en indienne, en me jurant que je resterais dans ce grand bain, le plus grand de ma vie, jusqu'à ce que le soleil se couche.
dimanche 19 mars 2006
Est-ce que l'écriture de soi est un jeu de massacre? Qu'il ne restera rien de moi quand j'aurais essayé vainement de me scalpeliser, de me désosser entièrement?
Hier ma mère me demandait ce que je voulais vraiment faire plus tard. A 16 ans, je voulais devenir avocate. A 18 ans, je voulais écrire des scénarios. A 25 ans, je voulais terminer mon doctorat. Aujourd'hui j'ai 29 ans, je veux écrire, vivre à la campagne ou près de la mer, écrire, et qu'on me foute la paix.
Je veux avoir une vieille machine à écrire et un châle roulé en boule sur un fauteuil défoncé, et je veux bien, je crois, vivre le rêve cliché de l'écrivain solitaire à la Salinger. Je veux une maison en bois aux planches qui grincent, à la peinture qui s'écaille, dont les fenêtres ouvrent sur une mer plate et grise et une plage au sable sale. Je veux une bibliothèque remplie jusqu'à la gueule de livres larges et lourds. Un chat ou deux, vieux et silencieux. Une cuisine qui sent la lavande et la poussière. Une théière en fer émaillé, cabossée, qui ne tient pas debout. Je veux un grand arbre planté au milieu d'un jardin de graviers. Trois palmiers. Un citronnier. Des grands portraits de gens inconnus sur les murs. Un répondeur qui ne marche pas et où s'accumulent des messages. Un bureau aux tiroirs gorgés de stylos à plume. Des carnets en pagaille agglutinés sur un bout d'étagère. Des livres et des liasses de papier dans les chambres, dans la salle de bain, dans le garage, dans le porte bagage du vélo...
Ecrire quoi? Ceci n'est pas un journal. C'est autre chose, qu'on pourrait nommer de l'ego fiction. Le 'je' ici n'est pas moi, pas moi entièrement.
D'où est venue l'écriture? D'un trop plein. D'un détraquement de la machine à penser qui jusque là enregistrait calmement mes réflexions et les archivait sans autre forme de procès. Et puis un jour il n'y eut simplement plus de place. J'étouffais lentement de l'intérieur et l'écriture a donc d'abord été une écriture sur cela, sur cette asphixie.




